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Denis Müller : Le football comme religion populaire...

Le football ne serait pas qu'un jeu... Au delà de cette évidence de nombreux penseurs réfléchissent à ce qu'est le foot et mettent en perspective des questions philosophiques, idéologiques, religieuses et sociétales.
Denis Müller est un théologien et éthicien protestant suisse, professeur d'éthique fondamentale et appliquée à l'Université de Lausanne. Dans le texte qui suit, il nous parle du football "...et de ses ambivalences révélatrices de la condition humaine."



... brèves notations en vue d’une interprétation critique d'une quasi-religion contemporaine

Le football comme religion populaire et comme culture mondialisée :
brèves notations en vue d’une interprétation critique
d'une quasi-religion contemporaine


paru dans Marc Dumas, François Nault et Lucien Pelletier dir., Théologie et Culture. Hommage à Jean Richard, Les Presses de l'Université de Laval, Québec, 2004, p. 299-314.

Par Denis Müller

www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Ethique
Octobre 2005


« Les hommes, ayant perdu le paradis, se mirent à courir après une balle. »
Citation apocryphe de Blaise Pascal

« Le football : une grâce proustienne à usage populaire. »
Marc Augé

« Le football n’est donc pas seulement un sport, c’est un point de vue sur la vie. »
Alain Ehrenberg

« L’équipe de football s’offre ainsi […] comme un symbole à très haut degré de plasticité herméneutique où les individus projettent, en fonction de leur trajectoire, les rêves les plus contrastés d’organisation idéale de la vie collective. »
Christian Bromberger, 1987

« J’avais marqué le but, Banks l’a effacé. »
Pelé, après un fantastique arrêt du gardien de l’Angleterre contre le Brésil, Guadalajara (Mexique), 7 juin 1970

Un sujet iconoclaste ?

Il peut paraître étrange, dans un recueil d’hommages, de traiter une question aussi peu traitée dans la littérature théologique et éthique que celle de la signification religieuse, sociale, éthique et politique du sport collectif et populaire par excellence qui représente le football (ou soccer, en termes nord-américains). À cette première difficulté s’ajoute qu’aux yeux de beaucoup de personnes, et probablement de mon ami Jean Richard lui-même, il ne va pas de soi que ce sport-là présente un intérêt spécifique, propre à légitimer mon audace. Je me suis néanmoins décidé à prendre un tel risque, pour les brèves raisons suivantes :

D’abord, le football m’habite depuis mon enfance et il a pour moi un lien très étroit avec deux thématiques que je tiens constitutives de toute théologie : avec la figure du père d’une part, avec le processus de socialisation d’autre part. Il constitue de ce double fait un bon test de la corrélation entre les problématiques anthropologiques de la généalogie, de l’héritage et de la transmission sociale des valeurs, sans lesquelles une éthique et une théologie menacent de demeurer suspendues dans le vide.

Deuxièmement, le football occupe, dans l’espace public mondial, un rôle de quasi-religion, qui a fait, comme tel, l’objet d’études sociologiques et historiques très éclairantes . Il ne saurait être question d’en ignorer la dimension religieuse et la portée théologique. Il appartient en effet à toute théologie digne de ce nom de sortir à l’avenir du ghetto des débats théologiques et ecclésiastiques traditionnels ; l’analyse critique d’un phénomène comme le football peut lui servir de tremplin et de stimulation.

Troisièmement, le football offre à notre regard des contradictions anthropologiques et socio-économiques significatives, qui exigent de la théologie de se poser avec une acuité particulièrement pénétrante la question d’une possible libération hors des aliénations de toutes sortes qui entravent l’accomplissement socio-humain des personnes et des institutions.

Ces raisons même rapidement indiquées devraient persuader le lecteur de la légitimité au moins préalable de notre entreprise, comprise comme un hommage au théologien Jean Richard, penseur constamment engagé et préoccupé de la dimension sociale et libératrice de l’Évangile. Cet essai imparfait – écrit sous la pression usuelle d’un délai rédactionnel et sous la grâce libérante d’une dette d’amitié — se situe sur un chemin d’espérance : entre deux premiers essais , et un projet d’ouvrage, en plein chantier. Jean Richard m’en pardonnera le caractère fragmentaire, parce qu’il saura en saisir la finalité existentielle, théologique et politique.

Les critiques radicales

Une première remarque s’impose. Non seulement chez des auteurs en vogue, comme Umberto Eco, mais également chez des chercheurs spécialisés, le football a souvent fait l’objet de mises en perspectives très négatives. Ainsi, étant donné son immense engouement populaire et le manque de distance critique d’une bonne partie de la presse et de l’opinion publique à son égard, le sport collectif, et singulièrement le football, a souvent été attaqué, notamment dans la tradition marxiste et post-marxiste, comme une version nouvelle de l’opium du peuple. Les travaux de Jean-Marie Brohm et de Marc Perelman représentent sans doute la version la plus radicale de cette approche .

Cette approche, dans sa radicalité même, demeure cependant à mes yeux très partielle et en fin de compte assez partiale. Je suis d’avis qu’elle obéit en fait à un réductionnisme scientifique et politique, parce qu’elle ne parvient à éclairer que les côtés sombres de la réalité décrite. Des études sociologiques remarquables, comme celles de l’École de Leicester et de Norbert Elias, de Roberto da Matta , de Marc Augé ou de Christian Bromberger, ont permis de surmonter ce réductionnisme. J’essaierai dès lors de mettre en évidence les présupposés anthropologiques qui sous-tendent semblable approche et de plaider pour une vision théologique plus différenciée, mieux à même, selon moi, de rendre compte de la signification humaine du football comme jeu, comme spectacle, comme compétition et comme symbole.

Je suis né en 1947. Cela fait bientôt cinquante ans que je hante les stades de football et que la passion de ce jeu à nul autre semblable m’habite malgré les déceptions et les remises en question récurrentes dues à différents événements ou changements en profondeur (violence dans les stades, hooliganisme, tricheries, corruption, mise en cause de l’arbitrage, dopage, commercialisation, médiatisation, mondialisation excessive, etc.). J’ai décidé d’en écrire petit à petit, par fragments et par cercles concentriques, la défense et illustration, tant se joue pour moi, dans cette réalité socio-culturelle et médiatique, un rapport essentiel au père, au monde du travail, à la religion, à la violence, à la beauté et à l’éthique. C’est lors d’une conversation délicieuse avec deux amis philosophes, Jean-Marc Ferry et Heinz Wismann, en octobre 2001, que le courage et l’envie me sont venus de mener à son terme ce rêve si longuement caressé et repoussé. En voici une première moisson imparfaite, dédiée, sur le chemin de la quête, à un amoureux du socialisme religieux et des liens entre théologie de la culture et théologie de la libération.

Une histoire de généalogie

De nombreux auteurs ont noté à quel point l’amour de football peut s’ancrer, chez le jeune garçon, dans la suivance de son propre père. Nachfolge patris! Il n’en a pas été différemment pour moi. Un de mes buts est de m’expliquer au sujet de cette corrélation, car je fais l’hypothèse que cet ancrage généalogique dans le rapport au père constitue un motif particulièrement marquant de mon engagement social et de ma vocation théologique.

Mon père était chauffeur-livreur dans l’unique journal de ma ville natale, Neuchâtel, petit chef-lieu aristocratique et bourgeois dans « le bas » d’un canton suisse dont l’autre cité importante, La Chaux-de-Fonds, sise dans « le haut », à mille mètres d’altitude, est un centre industriel avec une longue tradition ouvrière, syndicale et socialiste (les noms de Lénine, Bakounine et Jules Humbert-Droz lui sont associés). Ce canton vit d’une évidente dualité, doublée d’une constante rivalité. Je me présente toujours comme fils d’un ouvrier de Neuchâtel, parce que je me suis identifié, au fils des années, à une couche sociale que le bas du canton – symbolisé par le chef-lieu – a tendance à mépriser. J’ai été pasteur dans les montagnes (au Locle, à côté de La Chaux-de-Fonds), puis dans un centre de formation d’adultes, sis entre les deux villes. Je suis culturellement du bas, mais politiquement du haut .

Le football a joué un rôle non négligeable dans ma socialisation, en parallèle avec mon éducation religieuse protestante assez conventionnelle et avec ma scolarisation. Mon père m’emmenait voir plusieurs matches chaque fin de semaine. Je me souviens avoir rédigé mes premières compositions françaises sur le thème du football, sous le regard parfois narquois de mes professeurs pour qui la chose semblait avoir quelque chose de primitif et de peu culturel. La pensée se noue dans la mémoire indélébile du désir de transcendance que les parents inscrivent de leur mieux au cœur de l’enfance. La méditation philosophique de Walter Benjamin me paraît à cet égard exemplaire. Il nous donne à penser, justement, le passage de la tradition à l’aventure et à l’ouverture.

J’allais avoir 7 ans quand mon père, occupé à jardiner dans le potager de notre voisine d’alors , me raconta les exploits de l’équipe de Suisse, au Mondial de 1954, lors du quart de finale contre l’équipe d’Autriche. Menant 3-0 après 19 minutes de jeu, notre équipe nationale avait reçu cinq buts d’affilée, avant de perdre sur le score rocambolesque de 7-5 (cela demeure à ce jour le plus haut score jamais atteint dans un championnat du monde). C’était la fin du fameux verrou défensif cher à l’entraîneur Karl Rappan. Ensuite, mon père me parla de l’équipe locale, modeste club de deuxième division, le FC Cantonal, qui jouait sur le stade de la Maladière, à la sortie est de Neuchâtel. La Maladière pouvait accueillir à l’époque un maximum de 6000 ou 7000 spectateurs; lors de certains matches décisifs, le petit stade était rempli comme un œuf. J’y ai passé parmi les plus beaux jours de ma vie. Je retourne toujours avec émotion sur ce lieu peuplé de souvenirs, où ont joué plus tard le Real de Madrid, Hambourg, Galatasaray ou Celtic Glasgow. Très vite, je me mis derrière les buts, du côté de l’Eglise catholique, un édifice baroque du début du siècle surnommé l’Église rouge. Une de mes passions était d’observer et de soutenir le gardien de mon équipe fétiche. Je me souviens très bien de son visage ; dans le civil, il gagnait sa vie comme menuisier, et s’était coupé plusieurs doigts avec une scie mécanique, ce qui n’était pas banal pour un gardien de but.

Mon père, justement, se tenait au pied de la tribune principale ouest, sur les gradins. Pendant des années, il ne quitta jamais sa place attitrée, d’où il commentait le match de sa voix haute et goguenarde, encourageant son équipe inlassablement (« Allez les Bleus »), provoquant l’adversaire ( « Affolez la défense ! »), stigmatisant l’arbitre. Mon père, j’en pris mieux conscience à l’adolescence, était, comme beaucoup d’autres, un supporter affreusement chauvin et fanatique, souvent injuste, mais il savait la plupart du temps garder cet humour tonifiant qui semblait préserver en lui le reste de respect dû à l’adversaire. Et puis c’était mon père.

Quand nous rentrions le dimanche en fin d’après-midi, un soir de défaite amère, nous avions l’esprit triste et abattu et nous rêvions plusieurs nuits de suite des buts manqués par notre centre-avant ou notre ailier gauche, du pénalty si injustement refusé par l’arbitre ou du poteau maudit qui était venu au secours du gardien adverse, par une sorte de Providence négative. L’écrivain Georges Haldas a admirablement dépeint ce mouvement de crucifixion et de résurrection qui scande la vie des supporters, entre le dimanche après-midi, la semaine de travail et le match suivant . J’ai ensuite retrouvé cette compréhension empathique de ma propre expérience sous la plume d’Alain Ehrenberg : « Ce théâtre de l’égalité est l’incarnation du sport dans sa version populaire » ; « Le football n’est d’ailleurs qu’un des terrains d’élection de cette passion d’être soi-même » ; les tags expriment « l’individualisme des exclus . »

Une de mes premières conversations avec mon père, celles dont j’ai gardé le souvenir le plus magique (je devais avoir 7 ans), a porté sur le problème élémentaire suivant : je n’arrivais pas à comprendre comment il se pouvait qu’en opposant sur le terrain deux équipes de onze joueurs, il n’en résulterait pas un score éternellement nul et vierge. Je pense, avec le recul du temps, que ce sentiment d’une égalité parfaite, d’un O à O ininterrompu en sa virginité (les journalistes sportifs parlent toujours ici d’un score « nul et vierge »), devait procéder dans mon subconscient d’un idéal de justice encore assez abstrait, faisant fi des lois humaines du conflit et de la compétition. Mon père n’était sans doute pas assez dialecticien ou stratège pour m’expliciter la logique ludique et agonistique du football, comme je pus le lire un jour sous la plume de Roger Caillois. Du moins je n’ai pas souvenir de sa réponse à ma question « métaphysique » : pourquoi un bon match de football se termine plutôt par 5 à 3 que par O à O ? Je suis tout récemment tombé sur une citation de Jean-Paul Sartre qui exprime avec une sorte d’humour froid cette expérience primale : « Au football, tout est compliqué par la présence de l’équipe adverse . » Ce qui est sûr, par contre, c’est que mon père a su me communiquer une passion incommensurable pour cette balle ronde qui court, qui court, et aussi, comme disait ma mère avec la sagesse populaire, « pour ces idiots qui lui tapent dedans » . Car par-delà le cirque et les jeux, c’est de lutte contre l’inégalité qu’il est question dans cette dramaturgie fondamentale.

Ma mère, qui ne pratiquait que fort rarement sa religion, se battait néanmoins beaucoup pour que j’aille régulièrement à l’Ecole du dimanche et au culte de l’enfance. Cela conduisait souvent à des conflits avec mon père, parce que lui m’entraînait voir des matches non seulement le samedi matin et le samedi après-midi, mais également le dimanche matin (les juniors), le dimanche à 13 heures (les réserves), à 15 heures (la première équipe) et parfois même à 17 heures (les vétérans). Il nous arrivait de voir cinq ou six matches par fin de semaine ! Cela formait système et n’avait aucun caractère de monotonie ou de répétition, contrairement à ce que pourraient penser des esprits non initiés au rite et à sa profondeur anthropologique et sociale. Nous étions en effet capables de repérer, chez les juniors, l’ailier qui allait bientôt venir renforcer l’équipe réserve, et de comprendre pourquoi tel joueur de la première, en méforme, n’était pas aligné lors du match de ligue nationale. Tels des défricheurs de talents, nous prenant pour des journalistes sportifs, nous suivions les destins et les trajectoires des joueurs, observions les stratagèmes de l’entraîneur, critiquant ses décisions, louant son sens tactique, discutant sa survie à la tête de l’équipe, spéculant sur son prochain remplacement. En début de saison venait le temps béni des matches amicaux : nous découvrions les nouveaux transferts, nous demandant si ce gardien vêtu d’un splendide chandail jaune serait aussi spectaculaire en championnat, si cette nouvelle ligne d’attaque serait complémentaire, si ce joueur, venu de l’équipe voisine et rivale de Lausanne Sports, n’était pas trop âgé et trop souvent blessé pour tenir toute une saison. Déjà j’avais anticipé qu’avec l’âge, l’entreprise vous relègue soit dans des postes honorifiques, soit sur une voie de garage, quand elle n’a pas déjà décidé de vous transférer dans les ligues inférieures. Et ce n’est qu’en retrouvant, des années plus tard, telle ancienne gloire footballistique de mon enfance noyée dans l’alcool ou végétant comme tenancier de bar, que je me mis à saisir ce que sont en vérité les joueurs de football et les entraîneurs : des esclaves exposés à notre admiration et à notre cruauté, des symboles de la roue de la fortune et du destin impitoyable qui écrase les gens sous la nécessité de la production et des résultats. L’évolution actuelle de l’achat et de la vente de joueurs et d’entraîneurs aussi surpayés que vite renvoyés en cas de défaites est à cet égard typique.

Ces histoires de football, que connaissent bien les supporters du monde entier, peuvent sembler absurdes et dérisoires, pour qui les analyse d’un regard extérieur. Comme je l’ai laissé entrevoir dans ma manière d’en raviver la flamme et la mémoire, il y allait pour moi, comme pour tout afficionado authentique, de quelque chose de très profond, à la fois sur le plan affectif que sur le plan symbolique et rationnel. La comparaison avec le rite et la religion n’a rien d’abusif, toutes les études sociologiques et anthropologiques le montrent (Augé, Bromberger, etc.). Il m’est apparu de plus en plus clairement, au fil de mon compagnonnage avec le ballon rond, qu’une part importante de ma socialisation religieuse et culturelle s’était constituée au contact du football, perçu à la fois comme un art total et comme le théâtre des inégalités en marche. J’ai souvent exprimé la signification de cette expérience fondamentale sous la forme d’une boutade : « Ma première religion, ma religion populaire, c’est le football. Je me suis converti sur le tard au christianisme, mais j’ai de fréquentes rechutes dans ma première religion. »

Or, le football n’est qu’une religion en apparence, une fausse religion, ou, plus précisément, ce que Paul Tillich appelait une quasi-religion. Pour être une quasi-religion, une réalité humaine doit conjoindre une sorte d’enfermement dans les contradictions de l’immanence et un appel d’air vers une transcendance. Pour le dire autrement, la passion du football risque sans cesse d’enclore dans une posture hétéronome la finalité authentiquement théonome du jeu. La plupart du temps, le football demeure soumis à la compétition brute et à la violence déshumanisante d’une pauvre imitation de la religion et de la beauté. Ce n’est que par à-coups et par intermittence qu’il laisse entrevoir le surgissement possible de la grâce et de la gloire.

Le football comme expression paradigmatique de la modernité industrielle

Il est tentant d’établir une classification idéal-typique des sports afin de montrer en quel sens le football pourrait être considéré comme le sport le plus symptomatique et le plus achevé de la modernité. Je m’appuie ici sur une observation orale de Heinz Wismann, selon lequel il y aurait trois sortes de sports : les sports de combat ou de force (Kraftsporte), caractéristiques de l’Antiquité, du Moyen Âge et de la Renaissance (l’athlétisme ou la boxe) ; les sports d’affrontement collectif, ou sports d’équipe, ou encore sports de balle (football, rugby, football américain, handball, basketball, hockey sur glace et sur gazon), typiques de la modernité industrielle ; enfin les sports de glisse (ski, surf), liés à l’avènement de la post- ou de la surmodernité. On le voit d’emblée, cette classification, si elle a quelque chose d’artificiel et de forcé comme tout idéal-type, rend compte d’une dynamique fort suggestive. Le fait que certains sports se tiennent à la marge ou à la limite des distinctions ainsi opérées ne fait qu’enrichir la pertinence de ces dernières. Ainsi, un sport comme le volleyball introduit un élément nouveau, le filet, qui signale une forme de passage entre la deuxième et la troisième catégorie, dans la mesure où le filet, tout en instituant une coupure fixe entre les deux camps de la modernité et en rendant ainsi l’affrontement et la violence des corps purement symbolique, reconfigure l’idée d’une habileté analogue à celle requise par le slalomeur ou le surfeur ; de même, le tennis reconfigure la fonction séparatrice et pacificatrice du filet, mais réintroduit de surcroît la ligne antique de la force athlétique. De leur côté, le ski et le surf déploient le filet sur le crête invisible et infinie de la piste ou de la vague, mêlant la solitude du coureur de fond avec le face-à-face symbolique avec l’idée de parallélisme (comme le montrent bien les efforts des médias télévisuels superposant les deux descendeurs ou les deux slalomeurs sur une même piste resynchronisée par l’artifice du « replay »).

Plutôt que de nous arrêter à la complexité fragile et problématique de cette classification générale des sports, nous devons nous concentrer ici, par une sorte de réduction eidétique, sur les particularités et les spécificités du football.

Les racines des règles

Les historiens font souvent remonter les origines du football à l’Italie et à l’Angleterre. Mais Norbert Elias et Eric Dunning ont montré combien les sources médiévales anglaises du football sont délicates à manier. Les premières attestations documentaires du football sont liées à un régime d’interdictions, visant à contrer un jeu brutal et populaire. L’idée d’une corrélation entre la violence et la modernité industrielle comme facteur d’explication de la genèse du football est donc à relativiser. La première interdiction connue date de 1314. Au nom du roi Edward II, le lord-maire de Londres publie la proclamation suivante : « Alors que notre seigneur le roi s’en va vers le pays d’Ecosse dans sa guerre contre ses ennemis et nous a recommandé particulièrement de maintenir strictement la paix […] et alors qu’il y a une grande clameur dans la cité, à cause d’un certain tumulte provoqué par des jeux de football dans les terrains publics, qui peuvent provoquer de nombreux maux – ce dont Dieu nous préserve –, nous décidons et interdisons, au nom du roi, sous peine de prison, que de tels jeux soient pratiqués désormais dans la cité . »

Au XIVe, comme l’attestent d’autres textes semblables, ce football-là – très éloigné, on s’en doute, du jeu moderne que nous connaissons — cumule plusieurs dangers : gaspilleur d’énergie, il est une menace pour la paix. Ses risques s’étendent aussi bien au corps social qu’au corps humain proprement dit.

Les règles du football ont évolué avec souplesse, mais elles sont restées, pour l’essentiel, fidèles à leur intention première : permettre le jeu, tout en contenant la violence ; instituer la compétition, comme « mise en forme de la contradiction démocratique », tout en instaurant un jeu avec les règles ; consacrer la règle, comme lieu de possibilité du jeu ; dépasser la compétition par l’esthétique. Ehrenberg a montré que le football, contrairement au tennis, offre la plus grande latitude interprétative à l’arbitre. On pourrait dire que l’arbitrage du football est le lieu de l’art herméneutique par excellence. On s’y éloigne en effet de tout positivisme juridique à consonance et de tradition élitaires. L’arbitre est responsable de son art. Rien ne saurait l’en déposséder, ni la presse, ni le public, ni même la vidéo, qui finira par s’imposer comme assistance ou comme aide à l’arbitrage (malgré les résistances incompréhensibles de la FIFA), mais qui ne se substituera jamais au jugement de l’arbitre. L’arbitre, solitaire, est une sorte d’artiste et d’herméneute sécularisé des temps modernes.

Un nouvel esclavage (les managers de joueurs)


Les joueurs de football professionnels, pour la plupart, ne s’appartiennent plus. Les plus célèbres d’entre eux, un Zidane, un Beckham, un Ronaldo, sont richissimes, mais n’ont pas l’air de s’en apercevoir et d’avoir le temps de réfléchir à ce qu’ils feront « après ». Pour quelques glorieux champions qui feront – peut-être ! – une juteuse après-carrière, comme entraîneur, journaliste ou manager de joueurs, combien de vies brisées ou réduites à l’oubli, une fois tues les clameurs de la foule ?

Depuis quelques années est apparue une nouvelle industrie : les managers de joueurs. Depuis l’arrêt Bosman, qui a libéralisé la circulation des joueurs, on pourrait penser que ces derniers se sont enfin détachés de l’influence des clubs, qui auparavant se les échangeaient comme des marchands de bétail. En fait, ils sont entrés dans le tourbillon du marché néo-libéral : leur valeur et leur avenir sont fixés via des intermédiaires, les managers, qui constituent au fil des ans des « écuries » de joueurs. La mondialisation, liée à la médiatisation, a fait des matches et des compétitions, notamment au niveau continental et international, l’enjeu de luttes économiques et nationalistes sans pitié, comme l’attestent les récentes querelles intestines entre la Fédération internationale de football et l’Union européenne de football. En Afrique, en Asie et en Amérique latine, comme en Europe, la corruption des clubs, des joueurs et des arbitres est une menace constante sur l’idéal sportif revendiqué et claironné. Le football international passe par les mêmes turpitudes que l’olympisme ou que le cyclisme professionnel.



L’ancrage paternel de la quête théologale


À l’heure où les théologies féministes ont imposé le soupçon généralisé envers la genèse patriarcale du discours traditionnel sur Dieu, il s’impose au théologien de sexe masculin que je suis de repenser son rapport à la paternité de Dieu et aux images anthropologiques et sociomorphiques primordiales dans lesquelles cette paternité se donne à penser pour moi.

En acceptant le pari d’une telle démarche, je prends acte du caractère contextuel et limité des représentations paternelles de Dieu. Loin de me contenter d’en envisager les méprises et les dérives de type patriarcal, comme inclinent par trop à le faire les conceptions féministes radicales, je ratifie l’option d’une sémantique anthropologique constitutive du schème primordial de la paternité, considéré comme aussi fondamental et aussi irréductible que celui de la maternité. Que les féministes auscultent la sémantique occultée et réprimée de la maternité et de la féminité de Dieu afin de redonner à ce symbole théologal toute sa pertinence me paraît entièrement légitime. Par contre, toute réduction du symbolisme de la paternité à sa seule signification patriarcale, foncièrement oppressive, représente un abus préjudiciable à une approche équilibrée du phénomène anthropologique dans sa bi-sexualité de base.

Tout père a un point noir ou un angle mort, signifié par l’interdit de l’inceste, axé en priorité sur cette relation père-fille (voir Françoise Héritier, Sybille Lacan). Le respect et la crainte qui limitent le père face à ses enfants-filles semblent en effet d’un autre ordre que ceux qui balisent son rapport à ses fils. Le fils dit à son père : tu ne tueras pas ; la fille dit à son père : tu ne me violeras pas. La coupure père-fils est vitale et structurante, l’interdit père-fille est relationnel et qualitatif. Par ailleurs, cet interdit père-fils n’est pas symétrique à l’interdit mère-fils. Car le crime d’Œdipe n’est pas d’abord celui de Jocaste. Le père est pénétration et violence; si la mère séduit le fils, c’est par sa présence englobante, dès l’utérus, et non d’abord par son emprise ou son initiative sexuelles.

La paternité, comme nous venons de l’entrevoir, ne s’épuise pas dans les relations verticales spécifiques conduisant des pères aux fils, à leur tour institués en pères. Elle est traversée d’une double césure, la différence fils/fille (ou vie/sexe, pouvoir/désir) d’une part, la rivalité entre les garçons, d’autre part.

Malgré le développement récent du football féminin, le football nous apparaît clairement comme un jeu constitutivement masculin, paternel-filial avant même de pouvoir fonctionner sur le mode patriarcal-violent-mimétique, en ce sens qu’il dérive d’une structure « patricielle » contenant en son sein une cellule originaire (le Pouvoir sur la vie) et le principe même de sa division. La répartition du onze de base est, en quelque sorte, le diagramme de cette division basique procédant du Un au Deux, au Trois, au Cinq et au Neuf. Le gardien, dans sa singularité solitaire, reproduit pour ainsi dire le Principe (le Un) et la Fin (l’Arbitre), c’est pourquoi ils sont tous les deux, à l’origine, vêtus de noir. Le gardien est le Père double, le Rival primordial, tandis que l’Arbitre dit la fin de la rivalité mimétique. En même temps, les juges de touche, si critiqués aujourd’hui à cause de leur pouvoir fragile sur le hors jeu, rappellent, sur le mode pacifié, la dualité qui demeure au cœur du champ de jeu et au cœur de l’affrontement primordial des équipes en lice dans l’arène.

De ce point de vue, jamais aperçu par les plus grands historiens du football, il n’est pas de scène plus émouvante et plus révélatrice que l’affrontement du gardien par le gardien. Concrètement : José-Luis Chilavert, le gardien de l’équipe du Paraguay, venant tirer un pénalty et défier son homologue français (Mondial 1998), ou Peter Schmeichel, le gardien danois de Manchester United, montant sur un corner pour tenter de marquer de la tête. Ce n’est pas un hasard si me sont venus à l’esprit ces deux géants, au sens physique du terme, car ils furent, à leur manière, l’incarnation du Père-à-Père auquel le football doit sa genèse, mais qui se fait si rarement « voir » sur le terrain. Je pourrais multiplier les analyses de ce mano a mano : voyez comment les gardiens, après le toast arbitral ayant décidé du choix de la moitié de terrain, s’évitent, ou se toisent à peine du regard ou encore, parfois, se topent dans la main en changeant de camp ; et voyez leur comportement, complice et presque compatissant, rarement narquois, lors de l’exécution des tirs au but devant départager les équipes lors d’un match resté nul aux termes du temps réglementaire et des prolongations. Tout récemment, lors du quart de final entre l’Espagne et la Corée du Nord au Mondial 2002, on a pu voir, l’espace d’une image, le très jeune gardien espagnol Casillas, avant de gagner les buts et d’affronter un tireur coréen, adresser une tape amicale de la main au gardien coréen, juste après la réussite d’un tir au but espagnol. Il n’y a guère de doute : les gardiens sont des frères jumeaux, les gardiens dédoublés d’un Temple unique. Ils sont issus de l’impossible et nécessaire division de la Cellule paternelle, en même temps que de l’incomplétude masculine ; ils représentent pour ainsi dire à eux seuls l’enjeu mimétique de la violence initiale et de son apaisement eschatologique. Ils disent aussi à quel point toute société, pour survivre, a besoin d’une nouvelle donne entre le pôle masculin et le pôle féminin, par-delà le machisme dominateur et les revanches non moins dominatrices du féminisme radical et du politiquement correct.

Un jeu, une compétition, un spectacle, un symbole

La signification anthropologique et théologique du football peut se ramener à quatre dimensions constitutives et complémentaires.

A) Il s’agit d’un jeu, qui rappelle la structure enfantine de l’existence, en nous replaçant devant la fondamentale gratuité de notre être-au-monde. Courir après une balle, surpasser l’adversaire, faire preuve d’astuce, réaliser son but : voici autant de performances créatrices qui consonent avec la finalité du monde.

B) Mais il s’agit aussi d’une compétition, réclamant un vainqueur et un vaincu, et mettant par conséquent en scène une certaine violence symbolique. Dans le monde industriel et commercial, accentué par la mondialisation contemporaine, cette compétition purement sportive est devenue une compétition unissant la quête du prestige national et la nécessité impérative du rendement économique. C’est en même temps une compétition typique du mode masculin de domination, appelant à sa libération par une nouvelle relation du pôle masculin et du pôle féminin.

C) Ce jeu compétitif est un spectacle, dans le double sens du terme : un match de football est une tragédie au sens aristotélicien du terme, puisque le « spectateur engagé » y trouve matière à purification et à crainte (katharsis et phobos), autrement dit à une épuration de ses pulsions d’accomplissement et à une sublimation de ses angoisses de mort ; mais un match de football est aussi le déroulement spectaculaire et spéculaire de la lutte pour la vie, du combat à mort entre les forces de destruction et les forces de solidarité qui divisent le monde socio-humain.

D) En fin de compte, le football est le symbole de l’ambivalence fondamentale de l’être humain, écartelé d’une part entre sa solitude et son besoin de solidarité, d’autre part entre son affirmation de soi-même comme un autre et son désir d’anéantir l’autre comme obstacle sur le chemin de son auto-réalisation.

Accomplissement et destruction, altruisme et égoïsme, création et violence, eros et thanatos, habitation et décomposition du monde : le football ne serait-il pas une formidable parabole de notre destinée individuelle et collective, dans son ambiguïté constitutive, expression d’un partage jamais résolu entre le désir de bonheur et le retour cyclique du malheur et des inégalités?

© Denis Müller

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Rubrique Ethique
Octobre 2005

Denis Müller : Le football comme religion populaire...
A lire :LE FOOTBALL, SES DIEUX ET SES DEMONS
Menaces et atouts d’un jeu déréglé
Le Champ éthique, no 49
Editions LABOR ET FIDES.

Pour en savoir plus sur Denis Müller consulter le lien ci-dessous

http://fr.wikipedia.org/wiki/Denis_M%C3%BCller http://fr.wikipedia.org/wiki/Denis_M%C3%BCller


Vendredi 23 Octobre 2009
jean-françois charlot
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Chaque semaine, nous mettons en avant un site ou un blog qui nous semble particulièrement intéressant. Cette semaine nous vous proposons d'aller faire un tour du côté de la Fondation du Football.


"La mission principale de la Fondation du Football est de promouvoir les comportements responsables, de renforcer le lien social en s’appuyant sur les valeurs fondamentales du football et de donner au football les moyens de jouer pleinement son rôle social, éducatif et citoyen."